ifremer Ifremer environnement
© Alain Le Magueresse, Ifremer
Arcachon
Surveillance Résultats Votre région

 

Documents
Rechercher
Rechercher
Plan du site Contact Copyright Crédits

Accueil > Actualité > 2004 > >

Les journaux de bord du XVIIIe, source de données de climatologie

05/01/2004

20040105RosedesventsChampla.jpg

Pour déterminer l'influence des activités humaines sur le climat, les scientifiques ont besoin de connaître son évolution dans le passé. En étudiant les carottes le long de la pente continentale sous-marine, dans les sédiments au fond des océans, dans la banquise, ou dans le corail des atolls, les océanographes, comme leurs collègues d'autres disciplines telle qu'en biologie avec l'étude des cernes de croissance des arbres, participent activement à ces travaux de description et de datation de phénomènes climatologiques depuis les dernières périodes glaciaires. Mais ces empreintes du passé donnent au mieux des informations annuelles alors que le climatologiste a besoin de comprendre l'évolution climatique, mois après mois. Or les séries de données météorologiques avant 1850 sont quasi inexistantes, alors que la révolution industrielle était déjà largement engagée en Europe et aux Etats-Unis et que les hauts fourneaux au coke rejetaient déjà dans l'atmosphère.

Un groupe de scientifiques espagnols, anglais, hollandais et argentins a proposé, dans le cadre du 5e programme cadre de R & D de l'Union européenne, un projet intitulé CLIWOC (climatological database for the world's ocean) dont l'objectif est d'établir une base de données de climatologie à partir des journaux de bord des navires ayant navigué sur l'ensemble des mers du globe, de 1750 à 1850. A partir de la fin du XVIIe, tous les navires de guerre et de commerce des quatre grandes puissances maritimes européennes (Angleterre, Espagne, Hollande et France) ont en effet gardé méticuleusement trace dans leur journal de bord d'évènements éventuels à bord, et surtout, à différentes heures de la journée, d'informations sur les vents et sur certains phénomènes météorologiques (pluies, état de la mer, rencontre des glaces …). La navigation de ces navires était en effet à l'estime, déduite de la direction et de la force du vent en fonction de leur voilure. Les premières horloges de marine précises permettant de calculer la longitude ne seront construites qu'à la fin du XVIIIe et réservées à un nombre limité de navires.

20040105PositionNavire Source : CLIWOC ;
les positions de l'ensemble des navires, entre 1750 et 1850 sont reportées sur cette carte.
Plus d'un million de données des journaux de bord ont été archivées.

Les données de chaque journal de bord ont dû être parfois corrigées pour tenir compte des différences de calendrier (le 25 mars est resté premier jour de l'année en Angleterre jusqu'en 1752), du référentiel adopté pour la direction du vent (Nord géographique ou Nord magnétique), et surtout analysées pour interpréter les descriptions de la force du vent, variable d'un navire à l'autre, et les traduire en échelle de beaufort. Sans instrument de mesure de la vitesse du vent, les officiers décrivaient sa force avec des mots, en utilisant le vocabulaire riche et imagé de l'époque. Une des premières tâches du projet CLIWOC a donc été de bâtir un dictionnaire anglais-espagnol-hollandais-français des différents termes employés alors par les marins pour décrire la force du vent, et d'affecter à chacun son équivalence dans l'échelle de Beaufort, échelle qui n'a été adoptée par le comité permanent international de météorologie qu'en 1874.

La brise, un des descripteurs du vent au XVIIIe

D'après l'étude de 99 journaux de bord de navires français, provenant des archives nationales, les expressions utilisées pour qualifier la force du vent sont nombreuses, mais 62 % sont constituées à partir d'un des cinq principaux descripteurs auquel est adjoint un adjectif qualificatif. Parmi ces descripteurs, le plus utilisé est le mot " brise" qui est entré tardivement (1504) dans la langue française, très probablement emprunté à l'espagnol " brisa", vent de nord-est. Il n'apparaît cependant dans le dictionnaire de l'Académie française qu'à partir de l'édition de 1762 : " Terme de marine. Nom qu'on donne à des petits vents frais & périodiques dans certains parages". Dans les journaux de bord sont distingués six niveaux d'intensité de la brise : faible, légère, petite, jolie, bonne, forte, et carabinée. Plusieurs ont d'ailleurs été repris dans la nouvelle terminologie de l'échelle de Beaufort rappelée dans le tableau suivant.

Echelle de Beaufort

Termes employés dans les journaux de bord au XVIIIe

Force 0 : calme

Calme, tombé

Force 1 : très légère brise

Beaucoup molli, fraîcheur, faible brise

Force 2 : légère brise

Légère brise, vent mou

Force 3 : petite brise

Petit air, petite brise, petit vent

Force 4 : jolie brise

Petit frais, jolie brise

Force 5 : bonne brise

Beau frais, bonne brise, porter les perroquets

Force 6 : vent frais

Vent frais, brise carabinée

Force 7 : grand frais

Beaucoup de vent, grand frais

Force 8 : coup de vent

Ventand considérablement, en tourmente

Force 9 : fort coup de vent

Gros vent, impétueux, beaucoup de forces

Force 10 : tempête

Coup de vent, tempête

Force 11 : violente tempête

Violent

Force 12 : ouragan

Ouragan, tifon

Dans son "Voyage autour du monde" Jean-François de Galaup, comte de La Pérouse, écrit " Les vents du sud étaient plus fixes, plus constants, plus opiniâtres que dans les mers de Chine d'où ils nous étaient envoyés ; parce que resserrés entre deux terres, leur plus grande variation n'était que de deux quarts vers l'est ou vers l'ouest : pour peu que la brise fût fraîche, la mer s'élevait d'une manière alarmante pour la conservation de nos mâts…"

D'après Victor Hugo (Les travailleurs de la mer), on parlait autrefois de " survent" à la place de " forte brise".

Signalons la définition donnée dans le dictionnaire universel (1690) de "feu Messire Antoine Furetiere, abbé de Chalivoy, de l'Academie Françoise" : " Brise, ou vent d'à bas, terme de marine, est un vent d'aval qu'il faut attendre pour revenir des Isles de l'Amerique en Europe, parce qu'on ne peut pas faire le trajet de la Mer Athlantique vers l'Afrique en revenant, comme on fait en y allant, à cause du flus trop violent de la mer, qui va d'orient en occident par un mouvement contraire à celuy de la terre ; & il faut quelquefois remonter avec ces brises jusqu'au 40. ou 50. degré.
On appelle aussi brise, de petits vents alisez qui viennent de la terre sur le soir, & qui ne sont gueres qu'aux bastiments qui rangent la coste. Sur la riviere des Amazones il se leve tous les jours certains vents Orientaux qu'on nomme brises, qui durent trois ou quatre heures, & qui repoussent les eaux contre mont".

La brise dans la littérature française

Dans la littérature française, ce terme de marine est probablement employé pour la première fois par Rabelais (1540). Il prend toute sa place au XIXe avec l'attrait du voyage.

« Ils avaient à peine franchi les deux tiers de leur route qu'une rafale de vent, sortant des gorges étroites de la vallée du Rhône, vint soulever et faire écumer les lames courtes, comme une brise que les marins appellent carabinée, qui frappe tout à coup et fait souvent chavirer les embarcations, au tournant d'un cap, sur la mer » (Lamartine, Raphaël, 1849)

***

« On leva l'ancre, moment solennel parmi les navigateurs. Le soleil se couchait quand le pilote côtier nous quitta, après nous avoir mis hors des passes. Le temps était sombre, la brise molle, et la houle battait lourdement les écueils à quelques encablures du vaisseau. » Chateaubriand, mémoires d'Outre-tombe

***

« En quelques heures, la trombe s'évasa et se rompit. Le vent, de l'état d'ouragan, passa au "grand frais", c'est-à-dire que la vitesse de translation des couches atmosphériques diminua de moitié. C'était encore ce que les marins appellent "une brise à trois ris", mais l'amélioration dans le trouble des éléments n'en fut pas moins considérable. » Jules Verne, L'île mystérieuse

***

« On découvrait toute la mer, on voyait au loin les navires arriver ou s' en aller, on pouvait suivre des yeux une voile jusqu’à ce qu’elle s’enfonçât au-delà des casquets sous la rondeur de l’océan, on s’émerveillait, on regardait, on jouissait, on sentait la caresse de la brise et du flot ; » Victor Hugo, Les travailleurs de la mer

***

L'hiver a défleuri la lande et le courtil.
Tout est mort. Sur la roche uniformément grise
Où la lame sans fin de l'Atlantique brise,
Le pétale fané pend au dernier pistil.

Et pourtant je ne sais quel arôme subtil
Exhalé de la mer jusqu'à moi par la brise,
D'un effluve si tiède emplit mon cœur qu'il grise ;
Ce souffle étrangement parfumé, d'où vient-il ?

Ah ! Je le reconnais. C'est de trois mille lieues
Qu'il vient, de l'Ouest, là-bas où les Antilles bleues
Se pâment sous l'ardeur de l'astre occidental ;

Et j'ai, de ce récif battu du flot kymrique,
Respiré dans le vent qu'embauma l'air natal
La fleur jadis éclose au jardin d'Amérique.

Brise marine par José-Maria de Heredia, dans « Les trophées ».

 

fermer

Lire la suitelire